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Digital labor ou digital volunteer ? Marx à l’heure du web 2.0

« Le web 2.0 est un formidable outil de démocratisation : désormais, chacun peut s’exprimer, prendre la parole et avoir une visibilité »
« Aujourd’hui avec 140 caractères, on peut faire une révolution »
« Sur internet, tout le monde est à égalité.
Si vous lancez un site, vous pouvez devenir plus gros que google » (1)

Ça, c’est pour la promesse.
Une promesse affichée et récitée en choeur par les acteurs du web 2.0, qu’ils soient experts, entrepreneurs, agences ou fournisseurs de services ; à tel point qu’elle en est devenue presque dogmatique : « le web 2.0 offre de formidables opportunités, sachez en profiter. Sinon tant pis pour vous »
La messe est dite.

L’obsession des bonnes pratiques

Et puisque la finalité est bénéfique et indiscutable, il ne reste plus qu’à étudier les usages, et notamment les « bonnes pratiques » permettant de tirer profit du web 2.0.
Les sites web, blogs et ouvrages regorgent de conseils, recommandations, livres-blancs et autres bonnes pratiques sur le bon usage de facebook, twitter ou des blogs, qu’il s’agisse de contextes personnels ou professionnels.

« Comment optimiser sa présence sur facebook ? »
« Comment améliorer son image sur internet ? »
« E-réputation : dix erreurs à éviter »

Ces conseils sonnent parfois comme de véritables injonctions, comme s’il n’y avait qu’une bonne manière de se comporter et d’utiliser ces supports.
Cette obsession du « comment faire » empêche toute démarche introspective sur nos usages et occulte pourtant deux questions essentielles : comment le web 2.0 est né, et quelle relation avons-nous avec les éditeurs de plateformes 2.0 ?

Origine du web 2.0 : plus proche de Wall Street que de la place Tahrir

Philippe Bouquillion et Jacob T. Mathews ont rappelé les enjeux économiques et surtout financiers de la naissance du web 2.0 (2) : Tim O’Reilly, expert et entrepreneur web américain, a envisagé ce concept en 2005 en décrivant les caractéristiques des entreprises internet qui avaient survécu à la bulle spéculative au début des années 2000. Tim O’Reilly observe que les sites et services ayant survécu à cette crise ont placé les utilisateurs et usagers au centre de leur services et de leur valorisation.
La création du Web 2.0 se place donc dans une problématique économique mais aussi essentiellement financière, car les acteurs financiers attendaient après l’éclatement de la bulle spéculative un nouveau cadre de confiance pour de nouveaux investissements et de nouveaux profits.

Le web est collaboratif depuis…1990 !

L’idée selon laquelle il est possible de prendre la parole et d’accéder à une visibilité seulement depuis le web 2.0 est également fausse. Le discours enchanté du web 2.0 nous fait oublier que depuis le début du web au début des années 1990, créer un site et le publier sur le web est possible, pour peu de disposer de quelques connaissances techniques et bien évidemment d’un accès à internet.

Il faudrait aussi rappeler que Tim Berners Lee, « inventeur » du web et Président du W3C, a envisagé en 1990 le premier navigateur web « worldwideweb » (renommé ensuite « nexus ») comme un navigateur ayant une fonction d’éditeur, permettant aux utilisateurs de lire mais aussi de modifier des pages web (3).
Le fondateur du web, bien avant le web 2.0, imaginait déjà le web comme collaboratif.

Le web 2.0 a simplement apporté deux éléments nouveaux : la facilité accrue de publier du contenu en s’affranchissant de contraintes techniques du web 1.0 (créer un site, le publier sur un serveur, actions qui mobilisent des connaissances techniques diverses), et le déplacement de la localisation des contenus, passant de sites crées par l’utilisateur à des grandes plateformes agrégeant des contenus et des espaces.
Ce déplacement des contenus est capital dans le web 2.0, car toute la promesse du web 2.0 repose sur la puissance, en terme d’audience, de ces grandes plateformes, en comparaison avec des sites web « isolés », même si reliés par les liens hypertextes.
Le mélange, parfois sur une même page web, entre les contenus « professionnels » des éditeurs des plateformes (par exemple les articles rédigés par les journalistes,…) et les contenus publiés par les utilisateurs (par exemple les commentaires sur ce même article) offre certes une visibilité accrue des publications des utilisateurs.

Mais ce mélange crée aussi une confusion entretenue par les éditeurs et les « vendeurs du web 2.0 », qui consiste à faire croire que l’utilisateur bénéfice de facto de la visibilité de l’ensemble de la plateforme qui héberge son contenu.

« Pourquoi aller sur facebook ? Et bien tout simplement parce qu’il y a 1 milliard d’utilisateurs, autant d’audience à conquérir ».
Vous avez déjà certainement entendu ou lu maintes et maintes fois ce type de propos, entretenant la confusion entre ce qui est vu et ce qui est visible. Lire mon billet à ce sujet sur la réalité du vu et la virtualité du visible.

Voilà pour l’histoire. Et le présent alors ?
Les plateformes 2.0 hébergent et diffusent nos contenus. Mais il y existe une interaction plus complexe que la seule relation créateur / hébergeur de contenu. Quel statut, quelle relation avons-vous avec ces plateformes ?

Des travailleurs exploités ?

Dans une récente édition de l’émission « place de la toile » sur France culture consacrée au « digital labor », était évoqué la question de savoir si les utilisateurs du web 2.0 étaient des travailleurs exploités (4), au sens marxiste du terme. Car, puisque les utilisateurs créent des contenus la plupart du temps sans rétribution financière et que les éditeurs de plateformes réalisent du profit sur ces contenus par la publicité, comment ne pas penser à Marx et au concept d’exploitation ?
Par ailleurs, tout comme le prolétaire, l’utilisateur du web 2.0 ne possède ni le capital, ni les moyens de production (les outils de publication, mais aussi les contenus qu’ils publient).
Chez Marx, l’exploitation réside dans la plus-value générée par le travail du salarié par le propriétaire du capital, dans le mesure ou la plus-value réalisée est disproportionnée par rapport au salaire du travailleur.
Dans cette logique, les utilisateurs du web 2.0 sont exploités, car ils n’ont en général que peu de bénéfices issus de leur publications, en tout cas financiers.
Mais le travail repose sur un contrat explicite établi entre deux parties. Or sur le web 2.0, ce contrat n’est pas explicite. Nous pourrions certes avancer qu’il existe sous une forme implicite avec les conditions générales d’utilisation des plateformes. Mais l’acceptation de celles-ci par les utilisateurs est souvent tacite et non-éclairée : quel utilisateur lie les CGU de manière exhaustive ?
Et puis, comme le souligne Antonio Casilli dans l’émission « place de la toile », les utilisateurs ne considèrent pas que leurs publications constituent un « travail ».
Sans doute devrait-on alors oublier le terme de « digital labor » ?
Même si l’on peut entrevoir une forme d’exploitation, nous ne sommes donc pas des travailleurs.

Web 2.0 et aliénation 

La question de l’aliénation, notion différente de celle d’exploitation chez Marx, peut également se poser si l’on se penche sur les usages des utilisateurs sur le web 2.0.

La perte de sens, la déshumanisation, le morcellement de l’individu propres à l’aliénation chez Marx se retrouve-t-elle dans nos usage du web 2.0 ?
Cette question est sans doute trop vaste pour pouvoir y répondre dans un billet de blog, mais le fait de se concentrer sur le « comment faire », de ne pas prendre de recul sur nos usages et de ne pas les comprendre pourrait constituer une forme d’aliénation.
A contrario, les interactions, les relations, les créations permises grâce au web 2.0 peuvent être source d’épanouissement et de construction de soi.

Lutte des classes 2.0 ?

Alors si nous sommes dans une certaine mesure exploités, et parfois mêmes aliénés, serions-nous en mesure de nous révolter ?
La révolte ou le conflit supposent la conscience d’être exploité ou aliéné. Or, cette conscience n’est sans doute pas majoritaire chez les utilisateurs, même si beaucoup ont bien conscience des profits réalisés par les plateformes grâce à leurs contenus.
Comment expliquer cela ? Lorsqu’on répète sans cesse à des individus qu’ils peuvent trouver des opportunités dans un système, il est plus difficile de le remettre en cause ou de s’y opposer.

Le discours du web 2.0 nous vend l’opportunité d’améliorer nos vies (nouer de nouvelles relations personnelles, développer des relations professionnelles, trouver un emploi, être reconnu par ses pairs, gagner plus d’argent, trouver des bons-plans). Le concept de « réalité augmentée » traduit d’ailleurs parfaitement cette promesse d’améliorer le réel.
Mais il ne s’agit que d’une promesse. Le travailleur reçoit un salaire, et donc une réelle contrepartie de son travail.
L’utilisateur du web 2.0 n’a pas de contrepartie réelle à son activité, mais seulement une promesse (qui possède donc un caractère virtuel), celle d’améliorer sa vie.

Instagram ou le prélude du grand soir ?

Pourtant, lorsque Instagram a annoncé en décembre 2012 vouloir réaliser des profits directement sur les contenus des utilisateurs, une partie des utilisateurs s’est fortement opposé à cette évolution (5). Nous pourrions analyser cette expérience comme une révolte, qui plus est réussie puisque depuis Instagram a fait machine arrière sur cette évolution.
Pourtant, la plupart des services web 2.0 réalisent déjà des profits sur les contenus des utilisateurs, grâce à l’espace publicitaire commercialisé sur la base de l’audience globale, elle même générée par l’addition des contenus produits et publiés par les utilisateurs.
Mais ce profit publicitaire sur les contenus est indirect, alors que dans le cas d’Instagram, le profit sur les contenus était direct, puisque Instagram souhaitait vendre des photos faites par les utilisateurs.

C’est sans doute cette perception du profit directement réalisé sur ses contenus qui a engendré chez les utilisateurs la conscience d’être exploité,
même si paradoxalement la plupart d’entre eux savent qu’ils ne peuvent pas eux-mêmes faire des profits avec ces mêmes photos.
Comme si les utilisateurs du web 2.0 disaient aux éditeurs de plateformes : « on sait qu’on ne fera pas du business avec nos photos instagram ou nos tweets, on tolère que vous fassiez des profits grâce à l’audience, mais vendre directement nos contenus, non ».

L’expérience d’instagram marque-t-elle un repère, un seuil au delà duquel les plateformes du web 2.0 ne doivent pas s’aventurer, sous peine de déclencher le « grand soir » ?

Des digital volunteers

Alors, quel est le notre statut quand nous créons du contenu et que nous le publions sur le web 2.0 ?

Nous sommes peut-être des bénévoles.
Bénévoles, parce que même si nous sommes dans un certaine mesure exploités, peut-être parfois aliénés, nous ne sommes pas prisonniers comme le sont les esclaves, ni engagés et liés à un contrat comme les travailleurs.
Bénévoles parce que nous avons le choix de publier ou pas, de choisir notre espace ou notre plateforme.
Bénévoles parce que souvent nous n’avons pas de rétribution financière de notre activité de publication.

Mais si le bénévole est souvent engagé dans une cause qui le dépasse ; les bénévoles du web 2.0 sont souvent engagés dans une cause qui ne les dépassent pas : leur cause personnelle. Celle d’accéder à une reconnaissance, qu’elle soit professionnelle ou personnelle.

Pour Marx, les prolétaires sont ceux qui doivent vendre leur force de travail pour vivre.
Les utilisateurs du web 2.0 sont peut-être ceux qui doivent donner de leur temps pour exister.

Références :

(1) Ces phrases sont des citations d’experts ou de professionnels du web 2.0
(2) Philippe Bouquillion, Jacob T. Matthews, « La communication en plus », Presses Universitaires de Grenoble, Grenoble, 2010
(3) A propos du navigateur worldwideweb : http://www.w3.org/People/Berners-Lee/WorldWideWeb.html
(4) Digital labor : portrait de l’internaute en travailleur exploité Place de la toile du 8 décembre 2012 – avec Yann Moulier-Boutang et Antonio Casilli
(5) Instagram perd la moitié de ses utilisateurs – 01net – 15 janvier 2013

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Quand le visible n’est pas vu…

– « Et n’importe qui peut le voir, ça ? »
– « Oui, n’importe qui »

Peut-être vous a t’on déjà posé cette question, lorsque vous expliquiez à une personne peu au fait du web 2.0 comment fonctionnait facebook, twitter ou les blogs.

Vous avez raison de répondre « oui » : sur le web, nous pouvons partir du principe que beaucoup de contenus sont visibles, par « n’importe qui ».
Il faut simplement disposer d’un terminal (PC, tablette, smartphone,…), d’une connexion à internet et d’un navigateur web.

Mais il faudrait expliquer aussi que ce qui est visible n’est pas forcément vu.

Exemple avec une conversation sur twitter

Lorsque j’échange avec une autre personne sur twitter, cet échange est-il visible de « tout le monde » ?

De tout le monde, non.
Potentiellement, cet échange n’est visible que par les 2,4 milliards d’humains connectés à internet (1). Il n’est donc pas accessible à 4,6 milliards de personnes.

Et par qui cet échange sera t-il vu ?
Par les 2,4 milliard de personnes connectées à internet ? Évidemment non.
Par les 140 millions d’utilisateurs actifs (2) de twitter ? Certainement pas ; la personne avec qui j’échange et moi-même ne sommes pas assez célèbres !
Par mes 600 followers ? Non plus. Car seules les personnes qui me suivent et qui suivent la personne avec qui j’échange verront cet échange dans leur timeline.
Par les 5 ou 10 followers qui me suivent et qui suivent aussi cette personne ? Toujours pas ! Car certains d’entre eux ne seront pas connectés dans les heures qui suivent cet échange. Cet échange sera donc déjà trop ancien pour être affiché et lu, emporté par le tsunami de l’information.

Cet échange est visible par 2,4 milliards d’humains. Il ne sera vu que par 4 ou 5 personnes.

La visibilité : une réalité illusoire

Le « visible » est ce « qui est perceptible par la vue » (3), du latin visibilis (« que l’on peut voir« ).
Le visible comporte donc une notion de potentialité, un caractère virtuel (au sens strict du terme, c’est à dire « qui n’est qu’en puissance, qu’en état de simple possibilité (par opposition à ce qui est en acte)  » (3).
Le visible est donc la possibilité d’être vu. Le visible est virtuel, alors que ce qui est vu est réel.

La très grande visibilité des contenus publiés sur le web laisse à penser que le visible est un fait, une réalité, alors que la visibilité n’est qu’en état de simple possibilité.

Pour comprendre le web aujourd’hui, je crois qu’il est fondamental de comprendre la distinction entre ce qui est visible et ce qui est vu.
Appréhender cette complexité, c’est sans doute permettre un usage plus sain et plus serein de ces outils, que ce soit pour les individus ou les entreprises.

La forte visibilité nécessite une responsabilité

Comprendre que beaucoup de contenus publiés sur le web sont très visibles, cela impose une grande responsabilité : celle de respecter les autres, de respecter l’information, et de se respecter soi-même (4).
En effet, même si ce que je publie ne sera pas toujours vu, ou en tout cas peu relativement à la visibilité, il peut l’être à n’importe quel moment, à n’importe quel endroit.

Quand je vois que certains blogueurs dans mon domaine n’hésitent pas à publier des billets de blog pour dénoncer les soi-disant « fails de community managers » en balançant leur nom, prénom dans le titre du billet, et en expliquant quelle a été leur erreur fatale (avec un sens de l’analyse et de la déduction assez douteux) , je me dis que certains n’hésitent pas, pour asseoir leur e-réputation, à détruire celle des autres.
Certains ont bien assimilé la liberté d’expression, ils ont vraisemblablement plus de mal avec les notions d’éthique et de respect.

Même si certains contenus possèdent une visibilité circonscrite (mails, statut facebook, chat), la possibilité que différents acteurs (autorités, éditeurs des plateformes, black-hat hackers(5), ou même amis ;)) puissent le cas échéant accéder à ces contenus nécessite une certaine prudence et toujours ce sens de la responsabilité.
Il est donc certainement utile de partir du principe que tout contenu publié sur le web est très visible, ce qui nécessite que nous soyons responsables lorsque nous publions du contenu, qu’il s’agisse d’un tweet, d’un statut facebook, d’un billet ou commentaire de blog ou d’une page d’un site web.

Le fait que tout ne soit pas vu permet de relativiser et de dédramatiser nos usages

Mais comprendre que tous les contenus ne seront pas toujours vus, cela nous permet de démythifier la croyance que parce que c’est sur le web, cela aura de facto un puissant impact.

Pour les individus, cela permet donc de dédramatiser nos usages sur le web ; de ne pas partir du principe que ce que j’échange avec un ami et qui est visible sera vu par un nombre important de personnes. Cela permet aussi sans doute de désactiver la dimension narcissique qui est très présente sur les réseaux sociaux.
Voir mon billet « Facebook flatte le narcissisme et crée l’illusion d’être un people ».

Pour les entreprises qui utilisent les réseaux sociaux, cela permet de ne pas considérer ces outils comme un nouvel eldorado ; récemment, sur un site d’agence web, j’ai vu l’accroche « aujourd’hui, avec 140 caractères, on peut faire une révolution « . La réalité est sans doute un peu plus complexe….
De la même manière, annoncer un événement sur twitter à ses 2000 followers ne signifie pas que 2000 personnes liront cette information, et encore moins qu’elles se rendront à cet événement.

La mise en scène de l’information, le moment ou l’on publie sont aussi important que le message lui-même.

Quand ce qui est visible ne peut être vu…

Enfin, il ne faut pas oublier que nous n’avons finalement que peu de retour sur qui a lu notre contenu et quand.
La plupart des outils de web analaytics  ne font que compter des clics, des chargements d’URL ou d’images.
Ces outils sont capables de mesurer certaines activités : l’acte d’achat, l’intérêt pour un sujet donné, la validation de formulaires ou de données saisies sont facilement identifiés et traités par des algorithmes. Ils peuvent également permettre de prédire les comportements des internautes (reality mining).
Mais l’acte de lecture est plus complexe à identifier, tout comme l’influence (6).

Certes, les administrateurs ont accès aux fichiers de logs, les webmasters aux outils de web analytics, les animateurs de compte de réseaux sociaux aux « social dashboards ».
Mais impossible de savoir au final si un statut facebook ou un texte sur une page web a réellement été lu, même si certains dispositifs permettent d’avoir certains indications (pour les sites : heat map, tracking du scroll, ou encore eye tracking).
Sur les réseaux sociaux, les interactions visibles (nombre de commentaires, de « like » de « retweet ») offrent certes un certain niveau de feedback, mais ils ne sont que la partie visible de la façon dont est consommée une information.

Parallèlement, et contrairement à des contextes de communication orale, le web social ne permet pas de communication non verbale, même si on pourrait discuter du fait que le smiley soit un élément de communication non-verbale.

L’absence de feedback non-verbal dans les échanges interpersonnels sur le web prive l’émetteur d’un message d’une partie du feedback, coupant en quelque sorte la boucle de rétroaction décrite par Norbert Wiener (7).
Il nous manque notamment ce feedback régulateur au moment ou l’on prend la parole sur le web, ou l’on sort des coulisses pour entrer sur scène (8), contrairement à un contexte d’échanges ou des personnes sont réunis physiquement dans lequel nous avons un feedback (para-verbal notamment) avant et pendant la prise de parole.
C’est sans doute ce qui pourrait expliquer le côté désinhibant des réseaux sociaux.

Il faut aussi souligner un problème sémantique dans les outils statistiques : Klout prétend mesurer « l’influence » alors qu’il ne fait que comptabiliser des interactions, Google analytics prétend mesurer le « nombre de pages vues » alors qu’il ne fait que comptabiliser le nombre de pages chargées, les outils de tracking des emails prétendent mesurer des « taux de lecture » alors qu’ils ne font que comptabiliser le chargement des images des newsletters. Il serait temps de revoir la terminologie de ces fonctionnalités.

Nous ne pouvons pas vraiment prédire qui lira ce que l’on publie et quand, et nous ne le saurons pas forcément.
Prendre en considération cela, c’est au final accepter une incertitude, celle du devenir de ce que l’on publie, et accepter également de la faiblesse du feedback en comparaison avec la portée de nos publications.
Ce qui est visible n’est pas forcément vu, et ce qui est vu n’est donc pas forcément visible.

– « Et n’importe qui peut le voir, ça ? »

– « Oui, n’importe qui peut voir ce contenu. Mais en réalité, peu de monde le verra vraiment. Et je ne saurai pas forcément qui et quand. »

– « Un peu comme une bouteille à la mer ? »

– « Oui, un peu comme une bouteille à la mer »

(1) Source : ITU (International Telecommunication Union) http://www.itu.int/ITU-D/ict/statistics/

(2) Source : twitter http://blog.twitter.com/2012/03/twitter-turns-six.html

(3) Dictionnaire Larousse

(4) Éthique et réseaux sociaux – voir ma présentation à la conférence educpros

(5) Les « black hat hackers« , ou « crackers » sont des pirates informatiques. Il se différencient des « white hat » hackers qui innovent, détournent ou contournent des usages informatiques sans volonté ni action de nuire.

(6) Voir mon billet « Les influglandeurs, pour désenfler leur chevilles, retirez le klout »

(7) WIENER (Norbert), Cybernetics or control and communication in the animal and the machine, 1948

(8) GOFFMAN (Erving), La Mise en scène de la vie quotidienne, t. 1 La Présentation de soi, Éditions de Minuit, 1973

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« Des barbelés sur la prairie » // Retour sur la conférence webculture à la Villa Gillet – Lyon – 10 février 2011

J’étais hier à la conférence sur la webculture à Lyon organisée par la Villa Gillet.

Sans vouloir faire dans le dithyrambique, le plateau était excellent, les discussions tout aussi excellentes.
C’est agréable d’assister à des discussions qui élèvent un peu (beaucoup en fait) le niveau de réflexion et en ouvrent de nouvelles.
Ça change des pseudos-réflexions et des brides d’informations sans intérêt et sans saveur, dupliquées et commentées à l’infini, qu’on a l’habitude de voir (et de ne pas lire) sur twitter au sujet des médias sociaux.

Les intervenants :
Virginia Heffernan, journaliste au New-York Times, Antonio A. Casilli,  sociologue et chercheur à l’EHESS et Dominique Cardon, aussi sociologue et aussi chercheur à l’EHESS, et chercheur à Orange Labs.
Animation : Sylvain Bourmeau, journaliste à Médiapart

Les discussions ont tourné autour de différents sujets, mais toujours autour d’une question centrale : est-ce que internet nous transforme ? Nous, c’est à dire, notre psychologie, notre rapport aux autres, au monde, nos modes de communication, notre rapport à la culture,…

Une idée m’a interpellé : le lien entre le retour à la prescription et le développement des « applications ».
Bon, c’est un peu compliqué à expliquer mais je vais essayer de le faire (arrêtez-moi si j’ai pas compris !) :

L’idée (qui a été abordée par Dominique Cardon si mes notes sont bonnes) est qu’avant la démocratisation d’ internet et notamment dans les années 80′, les consommateurs étaient dans une logique « contemplative » de l’information et de la culture, selon D. Cardon, donc non acteur.

On étaient « intimidés » par la culture ». Les critiques culturels jouaient alors un rôle important puisqu’ils étaient des guides, des prescripteurs, à une période ou les médias et donc les contenus devenaient plus nombreux (radios libres,…). Il fallait donc, parmi la masse de ces contenus, faire un tri et orienter vers un choix, une sélection.

Avec la démocratisation du web, cette logique éclate totalement. Le « World wide web », comme son nom l’indique est l’avènement d’un espace sans frontières, sans limites.
Tout devenait donc possible.

Plus tard, le web 2.0 est donc la conséquence de la création de cet espace sans limites, puisque le web 2.0 est l’appropriation par les individus de cet espace : ils parlent, échangent, critiquent, remettent en cause (jusqu’à remettre en cause des « experts » dont l’avis était avant respecté voire sacralisé, comme les médecins par exemple : aujourd’hui les patients critiquent les avis et prescriptions de leur médecins sur doctissimo. Cela rejoint d’ailleurs je crois un thème de travail d’Antonio Casilli).
La production de contenu et de culture devient alors illimitée.
Or, il est clair que même si notre consommation de contenu peut augmenter ou se transformer, il n’en reste pas moins que l’on a pas plus de temps aujourd’hui qu’hier pour consommer ces contenus. Cela me fait penser à ce dessin.

La masse des informations et des contenus est tellement importante et accessible (google), qu’il nous est difficile de faire des choix, de sélectionner les contenus qui pourraient nous intéresser.
Et donc, j’en arrive au développement des outils et applications « fermés », comme le sont les ipad, iphone.
Sylvain Bourmeau prend l’exemple du New-York Times :
Sur leur site web, il y a des dizaines, voire des centaines de liens sur la homepage. Comment s’y retrouver ? Comment sélectionner l’information ?
Avec l’application Ipad du NYT, il y a moins de contenus, moins de liens. Une sélection est déjà faire par l’éditeur, qui oriente et donc facilite la lecture.

Ce qui fait dire à Sylvain Bourmeau que les applis fermées sont des « barbelés dans la prairie ». (le web étant la prairie)
Superbe analogie !

Car les barbelés expriment deux choses : elles sont une frontière, et donc une limite, mais aussi une protection ou une sécurité, dans un espace libre.

Chris Anderson, rédacteur en chef de « Wired » avait écrit dans son fameux article « the web is dead » que les applis et outils fermés allaient tuer le web libre.
Personnellement, je trouvais cette prémonition un peu critiquable
Je me disais un peu « vive le web libre » et « the web is not dead », comme Virginia Heffernan l’a dit hier  ; on a tous besoin de cette liberté d’expression du web et, Dominique Cardon l’a expliqué hier, nous avons pris l’habitude de cette liberté d’expression.

L’analogie de Sylvain Bourmeau remet en cause cela car finalement elle peut expliquer le succès des  applis  et outils fermés : cela fonctionne car nous avons besoin de limites et de sécurité.
Cela repose sur l’idée que nous ne serions pas fait pour une liberté totale et des espaces sans limites, comme sur le web, que nous avons besoin de guides, d’autorité, nous avons besoin que des prescripteurs nous sélectionne l’information.

Est-ce que cela voudrait dire que l’immensité et la liberté du word wide web est anxiogène et que les mondes fermés nous rassurent ?
Il est vrai que, quand on recherche une information sur google, la masse d’informations disponible sur le web peut faire tourner la tête !
Antonio Casilli a parlé hier de l »utopie techno-sociale » du web.

Est-ce donc une remise en cause profonde de l’utopie du web libre et sans limites ?


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Mémoire : les avis des consommateurs sur internet : une forme de communication exogène – enjeux et perspectives

Résumé de mon Mémoire de fin d’études – 2004 – Université Jean Monnet (Saint-Étienne) Si l’on considère le volume des communications sur une entreprise donnée comme un ensemble, on peut définir deux grands sous – ensembles : la communication de l’entreprise, qui provient de l’intérieur de cette entreprise et qui est maîtrisée par la communication d’entreprise, et la communication exogène, qui provient de l’extérieur de l’entreprise, mais qui évoque cette même entreprise.

Si l’on peut identifier la communication exogène comme un ensemble cohérent, elle n’en est pas moins un ensemble hétérogène et complexe : il existe plusieurs formes de communication exogène.

Parmi elles, les avis des consommateurs sur les produits d’électronique grand public (produits bruns et gris) déposés sur des sites de e-commerce (comme fnac.com ou surcouf.com) et des sites de consommateurs (comme ciao.com) sont une forme particulière. Même si le nombre de ces avis est très disparate selon les sites et selon les familles de produits, leur contenu est assez homogène, même sur des sites différents.

La plupart des personnes qui donnent leurs avis le font pour aider les autres consommateurs. Ils sont pour la grande majorité des hommes, ils ont entre 18 et 50 ans et sont étudiants ou cadres supérieurs. Tout ces avis forment une information crédible et intéressante pour les consommateurs qui veulent acheter un produit précis.

Ainsi les avis des consommateurs deviennent un des premiers facteurs qui influence le choix d’achat d’un produit brun ou gris.

Cette forme de communication exogène possède donc une très grande utilité pour les consommateurs, et donc par conséquent pour les distributeurs et les constructeurs. Pourtant, ces derniers ne semblent pas utiliser ces avis.

Les sites de e-commerce disent avoir mis en place cette rubrique uniquement pour aider les clients à faire leur choix, même si on peut deviner que cette rubrique est un formidable outil de fidélisation.

Quant aux constructeurs, ils ne possèdent pas d’outils pour traiter ces avis. Ils possèdent déjà des sources d’informations sur l’utilisation de leurs produits par les tests de produit mais aussi par les retours des utilisateurs qui leur envoient directement (via leurs site web, par courrier ou par l’intermédiaire de jeux-concours) leurs commentaires sur les produits.

Seuls quelques chefs de produits disent consulter parfois les avis des consommateurs déposés sur ces sites internet. Pourtant, cette forme de communication est pure et désintéressée, elle s’adresse à la fois aux autres consommateurs, aux marques et aux distributeurs, selon un modèle orchestral et systémique.

Ces avis constituent plus qu’une forme moderne de consumérisme : car ils ne s’inscrivent pas dans une logique d’opposition et de confrontation mais sur une logique de collaboration entre consommateurs et entreprises et sur la création de valeurs partagés.

C’est pourquoi tout porte à croire que cette forme de communication exogène se développe et se pérennise à moyen terme, ce modèle fonctionnant parfaitement sur une autorégulation.

Téléchargez le contenu intégral du Mémoire – 97 pages – pdf

 

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Master these : Users reviews on internet : a kind of exogenous communication / Issues and outlooks

Abstract of My Master these – 2004 – Université Jean Monnet – Saint-Étienne

Communication about a company is an ensemble which corresponds to all communications concerning a company.

This includes communications emanating from within the enterprise itself, as well as from outside the company. The latter is in process of development, in particular thanks to internet : today, throught this media, consumers can compare products and exchange their opinions on a particular product.It is a modern form of consumerism, which was born in the USA in the XIXth century.

The United States is the first country to know the consumer society, with its advantages and problems.It was President Kennedy who proclaimed the consumers’ rights : the right to security, information, choice and quality.

Ralph Nader, a leading American ecologist, popularized the idea of consumer defence. He attacked General Motors who marketed dangerous products. In 1966 he published a satirical book on this subject. In 1971, he founded Public Citizen in order to secure consumers’ rights.

Today, consumers have acquired a real power, where entreprises are concerned. It is especially true with the comments of consumers on the website such as fnac.comor amazon.com : anyone can write their comments on cultural or technical products, and anyone can see the comments on the website.

Amazon is the first to have the idea of allowing consumers to comment on a product.At the beginning, all websites opened forums and live discussions.But this gave rise to a lot of useless discussions and often gratuitously insulting comments.

Amazon decided to allow consumers to comment on products, but not on live. Amazon releases only comments that are useful and not disrespectful.

Today, this method has become a model for a lot of websites.

Finally, this goes further than consumerism, since those who express their opinion generally have no intention of attacking the enterprises.

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