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Digital labor ou digital volunteer ? Marx à l’heure du web 2.0

« Le web 2.0 est un formidable outil de démocratisation : désormais, chacun peut s’exprimer, prendre la parole et avoir une visibilité »
« Aujourd’hui avec 140 caractères, on peut faire une révolution »
« Sur internet, tout le monde est à égalité.
Si vous lancez un site, vous pouvez devenir plus gros que google » (1)

Ça, c’est pour la promesse.
Une promesse affichée et récitée en choeur par les acteurs du web 2.0, qu’ils soient experts, entrepreneurs, agences ou fournisseurs de services ; à tel point qu’elle en est devenue presque dogmatique : « le web 2.0 offre de formidables opportunités, sachez en profiter. Sinon tant pis pour vous »
La messe est dite.

L’obsession des bonnes pratiques

Et puisque la finalité est bénéfique et indiscutable, il ne reste plus qu’à étudier les usages, et notamment les « bonnes pratiques » permettant de tirer profit du web 2.0.
Les sites web, blogs et ouvrages regorgent de conseils, recommandations, livres-blancs et autres bonnes pratiques sur le bon usage de facebook, twitter ou des blogs, qu’il s’agisse de contextes personnels ou professionnels.

« Comment optimiser sa présence sur facebook ? »
« Comment améliorer son image sur internet ? »
« E-réputation : dix erreurs à éviter »

Ces conseils sonnent parfois comme de véritables injonctions, comme s’il n’y avait qu’une bonne manière de se comporter et d’utiliser ces supports.
Cette obsession du « comment faire » empêche toute démarche introspective sur nos usages et occulte pourtant deux questions essentielles : comment le web 2.0 est né, et quelle relation avons-nous avec les éditeurs de plateformes 2.0 ?

Origine du web 2.0 : plus proche de Wall Street que de la place Tahrir

Philippe Bouquillion et Jacob T. Mathews ont rappelé les enjeux économiques et surtout financiers de la naissance du web 2.0 (2) : Tim O’Reilly, expert et entrepreneur web américain, a envisagé ce concept en 2005 en décrivant les caractéristiques des entreprises internet qui avaient survécu à la bulle spéculative au début des années 2000. Tim O’Reilly observe que les sites et services ayant survécu à cette crise ont placé les utilisateurs et usagers au centre de leur services et de leur valorisation.
La création du Web 2.0 se place donc dans une problématique économique mais aussi essentiellement financière, car les acteurs financiers attendaient après l’éclatement de la bulle spéculative un nouveau cadre de confiance pour de nouveaux investissements et de nouveaux profits.

Le web est collaboratif depuis…1990 !

L’idée selon laquelle il est possible de prendre la parole et d’accéder à une visibilité seulement depuis le web 2.0 est également fausse. Le discours enchanté du web 2.0 nous fait oublier que depuis le début du web au début des années 1990, créer un site et le publier sur le web est possible, pour peu de disposer de quelques connaissances techniques et bien évidemment d’un accès à internet.

Il faudrait aussi rappeler que Tim Berners Lee, « inventeur » du web et Président du W3C, a envisagé en 1990 le premier navigateur web « worldwideweb » (renommé ensuite « nexus ») comme un navigateur ayant une fonction d’éditeur, permettant aux utilisateurs de lire mais aussi de modifier des pages web (3).
Le fondateur du web, bien avant le web 2.0, imaginait déjà le web comme collaboratif.

Le web 2.0 a simplement apporté deux éléments nouveaux : la facilité accrue de publier du contenu en s’affranchissant de contraintes techniques du web 1.0 (créer un site, le publier sur un serveur, actions qui mobilisent des connaissances techniques diverses), et le déplacement de la localisation des contenus, passant de sites crées par l’utilisateur à des grandes plateformes agrégeant des contenus et des espaces.
Ce déplacement des contenus est capital dans le web 2.0, car toute la promesse du web 2.0 repose sur la puissance, en terme d’audience, de ces grandes plateformes, en comparaison avec des sites web « isolés », même si reliés par les liens hypertextes.
Le mélange, parfois sur une même page web, entre les contenus « professionnels » des éditeurs des plateformes (par exemple les articles rédigés par les journalistes,…) et les contenus publiés par les utilisateurs (par exemple les commentaires sur ce même article) offre certes une visibilité accrue des publications des utilisateurs.

Mais ce mélange crée aussi une confusion entretenue par les éditeurs et les « vendeurs du web 2.0 », qui consiste à faire croire que l’utilisateur bénéfice de facto de la visibilité de l’ensemble de la plateforme qui héberge son contenu.

« Pourquoi aller sur facebook ? Et bien tout simplement parce qu’il y a 1 milliard d’utilisateurs, autant d’audience à conquérir ».
Vous avez déjà certainement entendu ou lu maintes et maintes fois ce type de propos, entretenant la confusion entre ce qui est vu et ce qui est visible. Lire mon billet à ce sujet sur la réalité du vu et la virtualité du visible.

Voilà pour l’histoire. Et le présent alors ?
Les plateformes 2.0 hébergent et diffusent nos contenus. Mais il y existe une interaction plus complexe que la seule relation créateur / hébergeur de contenu. Quel statut, quelle relation avons-vous avec ces plateformes ?

Des travailleurs exploités ?

Dans une récente édition de l’émission « place de la toile » sur France culture consacrée au « digital labor », était évoqué la question de savoir si les utilisateurs du web 2.0 étaient des travailleurs exploités (4), au sens marxiste du terme. Car, puisque les utilisateurs créent des contenus la plupart du temps sans rétribution financière et que les éditeurs de plateformes réalisent du profit sur ces contenus par la publicité, comment ne pas penser à Marx et au concept d’exploitation ?
Par ailleurs, tout comme le prolétaire, l’utilisateur du web 2.0 ne possède ni le capital, ni les moyens de production (les outils de publication, mais aussi les contenus qu’ils publient).
Chez Marx, l’exploitation réside dans la plus-value générée par le travail du salarié par le propriétaire du capital, dans le mesure ou la plus-value réalisée est disproportionnée par rapport au salaire du travailleur.
Dans cette logique, les utilisateurs du web 2.0 sont exploités, car ils n’ont en général que peu de bénéfices issus de leur publications, en tout cas financiers.
Mais le travail repose sur un contrat explicite établi entre deux parties. Or sur le web 2.0, ce contrat n’est pas explicite. Nous pourrions certes avancer qu’il existe sous une forme implicite avec les conditions générales d’utilisation des plateformes. Mais l’acceptation de celles-ci par les utilisateurs est souvent tacite et non-éclairée : quel utilisateur lie les CGU de manière exhaustive ?
Et puis, comme le souligne Antonio Casilli dans l’émission « place de la toile », les utilisateurs ne considèrent pas que leurs publications constituent un « travail ».
Sans doute devrait-on alors oublier le terme de « digital labor » ?
Même si l’on peut entrevoir une forme d’exploitation, nous ne sommes donc pas des travailleurs.

Web 2.0 et aliénation 

La question de l’aliénation, notion différente de celle d’exploitation chez Marx, peut également se poser si l’on se penche sur les usages des utilisateurs sur le web 2.0.

La perte de sens, la déshumanisation, le morcellement de l’individu propres à l’aliénation chez Marx se retrouve-t-elle dans nos usage du web 2.0 ?
Cette question est sans doute trop vaste pour pouvoir y répondre dans un billet de blog, mais le fait de se concentrer sur le « comment faire », de ne pas prendre de recul sur nos usages et de ne pas les comprendre pourrait constituer une forme d’aliénation.
A contrario, les interactions, les relations, les créations permises grâce au web 2.0 peuvent être source d’épanouissement et de construction de soi.

Lutte des classes 2.0 ?

Alors si nous sommes dans une certaine mesure exploités, et parfois mêmes aliénés, serions-nous en mesure de nous révolter ?
La révolte ou le conflit supposent la conscience d’être exploité ou aliéné. Or, cette conscience n’est sans doute pas majoritaire chez les utilisateurs, même si beaucoup ont bien conscience des profits réalisés par les plateformes grâce à leurs contenus.
Comment expliquer cela ? Lorsqu’on répète sans cesse à des individus qu’ils peuvent trouver des opportunités dans un système, il est plus difficile de le remettre en cause ou de s’y opposer.

Le discours du web 2.0 nous vend l’opportunité d’améliorer nos vies (nouer de nouvelles relations personnelles, développer des relations professionnelles, trouver un emploi, être reconnu par ses pairs, gagner plus d’argent, trouver des bons-plans). Le concept de « réalité augmentée » traduit d’ailleurs parfaitement cette promesse d’améliorer le réel.
Mais il ne s’agit que d’une promesse. Le travailleur reçoit un salaire, et donc une réelle contrepartie de son travail.
L’utilisateur du web 2.0 n’a pas de contrepartie réelle à son activité, mais seulement une promesse (qui possède donc un caractère virtuel), celle d’améliorer sa vie.

Instagram ou le prélude du grand soir ?

Pourtant, lorsque Instagram a annoncé en décembre 2012 vouloir réaliser des profits directement sur les contenus des utilisateurs, une partie des utilisateurs s’est fortement opposé à cette évolution (5). Nous pourrions analyser cette expérience comme une révolte, qui plus est réussie puisque depuis Instagram a fait machine arrière sur cette évolution.
Pourtant, la plupart des services web 2.0 réalisent déjà des profits sur les contenus des utilisateurs, grâce à l’espace publicitaire commercialisé sur la base de l’audience globale, elle même générée par l’addition des contenus produits et publiés par les utilisateurs.
Mais ce profit publicitaire sur les contenus est indirect, alors que dans le cas d’Instagram, le profit sur les contenus était direct, puisque Instagram souhaitait vendre des photos faites par les utilisateurs.

C’est sans doute cette perception du profit directement réalisé sur ses contenus qui a engendré chez les utilisateurs la conscience d’être exploité,
même si paradoxalement la plupart d’entre eux savent qu’ils ne peuvent pas eux-mêmes faire des profits avec ces mêmes photos.
Comme si les utilisateurs du web 2.0 disaient aux éditeurs de plateformes : « on sait qu’on ne fera pas du business avec nos photos instagram ou nos tweets, on tolère que vous fassiez des profits grâce à l’audience, mais vendre directement nos contenus, non ».

L’expérience d’instagram marque-t-elle un repère, un seuil au delà duquel les plateformes du web 2.0 ne doivent pas s’aventurer, sous peine de déclencher le « grand soir » ?

Des digital volunteers

Alors, quel est le notre statut quand nous créons du contenu et que nous le publions sur le web 2.0 ?

Nous sommes peut-être des bénévoles.
Bénévoles, parce que même si nous sommes dans un certaine mesure exploités, peut-être parfois aliénés, nous ne sommes pas prisonniers comme le sont les esclaves, ni engagés et liés à un contrat comme les travailleurs.
Bénévoles parce que nous avons le choix de publier ou pas, de choisir notre espace ou notre plateforme.
Bénévoles parce que souvent nous n’avons pas de rétribution financière de notre activité de publication.

Mais si le bénévole est souvent engagé dans une cause qui le dépasse ; les bénévoles du web 2.0 sont souvent engagés dans une cause qui ne les dépassent pas : leur cause personnelle. Celle d’accéder à une reconnaissance, qu’elle soit professionnelle ou personnelle.

Pour Marx, les prolétaires sont ceux qui doivent vendre leur force de travail pour vivre.
Les utilisateurs du web 2.0 sont peut-être ceux qui doivent donner de leur temps pour exister.

Références :

(1) Ces phrases sont des citations d’experts ou de professionnels du web 2.0
(2) Philippe Bouquillion, Jacob T. Matthews, « La communication en plus », Presses Universitaires de Grenoble, Grenoble, 2010
(3) A propos du navigateur worldwideweb : http://www.w3.org/People/Berners-Lee/WorldWideWeb.html
(4) Digital labor : portrait de l’internaute en travailleur exploité Place de la toile du 8 décembre 2012 – avec Yann Moulier-Boutang et Antonio Casilli
(5) Instagram perd la moitié de ses utilisateurs – 01net – 15 janvier 2013

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